Aphorisme du jour

- Tout homme devrait être assez intelligent pour se rendre compte qu'il ne l'est pas assez, ou ne pas être sot au point de ne pouvoir imaginer combien il l’est.

mardi 23 juin 2009

Écologie - Du naturel au Bio

En relisant Fourastié

«Une certaine conception du monde place dans le passé l'âge d'or de l'humanité. Tout aurait été donné gratuitement à l'homme dans le paradis terrestre, et tout serait au contraire pénible et vicié de nos jours. Jean-Jacques Rousseau a donné une couleur populaire et révolutionnaire à cette croyance, qui est restée vive au cœur de l'homme moyen [pour gagner celui du Bobo]: ainsi l'on entend parler de la vertu des produits "naturels" [devenus "bio"] et bien des français [ils ne sont pas les seuls] croient que la vie d'autrefois était plus saine qu'aujourd'hui.

En réalité, tous les progrès actuels de l'histoire et de la préhistoire confirment que la nature naturelle est une dure marâtre pour l'humanité. Le lait "naturel" des vaches "naturelles" donne la tuberculose, et la vie "saine" d'autrefois faisait mourir un enfant sur trois avant son premier anniversaire. Et des deux qui restaient, dans les classes pauvres, un seul dépassait, en France encore et vers 1800, l'âge de 25 ans. (...)


Toutes les choses que nous consommons sont en effet des créations du travail humain, et même celles que nous jugeons en général les plus "naturelles", comme le blé, les pommes de terre ou les fruits. Le blé a été créé par une lente sélection de certaines graminées ; il est si peu "naturel" que si nous le livrons à la concurrence des vraies plantes naturelles il est immédiatement battu et chassé. Si l'humanité disparaissait de la surface du sol [ce qui ne saurait tarder au train où elle va dans bien des domaines], le blé disparaîtrait moins d'un quart de siècle après elle ; et il en serait de même de toutes nos plantes "cultivées", de nos arbres fruitiers et de nos bêtes de boucherie ; toutes ces créations de l'homme ne subsistent que parce que nous les défendons contre la nature ; elles valent pour l'homme ; mais elles ne valent que par l'homme.

à plus forte raison les objets manufacturés, des textiles au papier et des montres aux postes de radio, sont des produits artificiels, créés par le seul travail de l'homme. Qu'en conclure sinon que l'homme est un être vivant étrange, dont les besoins sont en total désaccord avec la planète où il vit ? Pour le bien comprendre, il faut d'abord comparer l'homme aux animaux, et même aux plus évolués dans la hiérarchie biologique : un mammifère, cheval, chien ou chat, peut se satisfaire des seuls produits naturels : un chat qui a faim ne met rien au-dessus d'une souris, un chien, rien au-dessus d'un lièvre, un cheval, rien au-dessus de l'herbe. Et dès qu'ils sont rassasiés de nourriture, aucun d'eux ne cherchera à se procurer un vêtement, une montre, une pipe ou un poste de radio,. L'homme seul à des besoins non naturels.

Et ces besoins sont immenses [et vont croissant, inéluctablement] ...»

J. Fourastié
Pourquoi travaillons-nous ?
P.UF. 1959

1 commentaire:

Marcoroz a dit…

Très bon texte de J. Fourastié, que je trouve assez juste dans l'ensemble.

Cependant, je crois que la "vie saine" d'autrefois n'était généralement pas une vie qui se voulait "saine". Et si elle n'était pas saine, si beaucoup d'enfants mouraient, n'était-ce pas plutôt pour d'autres raisons ? On n'avait même pas l'idée de se laver les mains avant de manger, de toucher un bébé ou de pratiquer un acte médical. On confiait son nouveau-né à une nourrice et on partait en voyage, et au retour on ne comprenait pas pourquoi le bébé était mort. Etc.